Transatlantica

2003 State of the Union

Comptes rendus / Book Reviews

Compte rendu
Imprimer ce document   Signaler cette page   Précédent Suivant
Georges-Michel Sarotte

Véronique Béghain. John Cheever. L’homme qui avait peur de son ombre.

Paris : Belin, 2000. 127 p. http://www.editions-belin.com.

Texte intégral

Ce qui intéresse Véronique Béghain au premier chef c’est de mettre à nu « la fragile ossature et les chairs délicates des fictions cheeveriennes » et de dégager l’écrivain des « lourdes jupes du costume du moraliste dont il se voit affublé ». En effet, en apparence, Cheever est « politiquement incorrect ». Ses personnages sont surtout des bourgeois américains ou des aristocrates italiens ; les marginaux de tout poil étant volontairement exclus de son corpus fictionnel.

L’auteur de John Cheever s’attache d’abord à baliser « l’espace symbolique » des nouvelles, la banlieue américaine ou l’Italie, en notant d’emblée que, dès la toute première, « Expelled » (1930), où un élève est expulsé d’une prep-school, on perçoit le « motif originel de l’éviction du paradis terrestre » qui parcourt l’ensemble de l’œuvre jusqu’au dernier roman Oh What a Paradise It Seems. Thème de l’exil et de l’expatriation en Italie — lieu de « toutes les confusions » et de « désordres » — , figure emblématique du « casseur de maison » (« The Housebreaker of Shady Hill », 1956) que Véronique Béghain lie fort bien au thème sous-jacent de la marginalité et de l’homosexualité, ce prétendu conformiste étant en réalité un bisexuel in the closet qui présente au fil de son œuvre des maisons désertées, des maisons-étouffoirs, des maisons-prisons, images du « moi-prison ». Derrière le masque du puritain, on devine le rebelle qui, dans l’Amérique d’avant les années 70, avait choisi de mettre sa différence sous le boisseau.

L’auteur de cette étude est particulièrement à l’aise dans le chapitre où elle analyse la technique narrative : « feuilletage du texte », points de vue, « jeux palimpsestiques », intertextualité. Avec discrétion et pertinence elle fait appel aux grands théoriciens, de Foucault à Lacan, etc. et se sert avec adresse des Journaux intimes de Cheever qu’elle considère comme l’« hypotexte » de l’œuvre fictionnelle.

La deuxième partie du livre est consacrée à l’étude des cinq romans. Ici Véronique Béghain s’efforce de convaincre le lecteur que malgré la « narration éclatée », la « discontinuité », la structure « non-linéaire », les récits « excentriques » ou enchâssés, il s’agit d’œuvres cohérentes dont l’unité est assurée par un système de « parallélismes » et d’« échos ». À ses yeux, en dépit des digressions et de l’apparent désordre, les romans de Cheever constituent « une vaste fresque au chromatisme unifié » et un « assemblage polyphonique ». Dans l’œuvre romanesque, comme dans tant de nouvelles, l’homosexualité réprimée (sinon refoulée) devient « le motif essentiel », « le moteur principal de la narration ». Dans l’avant-dernier, Falconer (1977), qui se passe en prison (troisième métaphore de l’enfermement selon Cheever, après la banlieue et la petite bourgade de St Botolph, lieu de l’action des deux premiers romans) et dont le thème est cette fois-ci ouvertement homosexuel, Véronique Béghain voit « une véritable glose du motif de l’éviction du paradis terrestre ».

Dense et très bien écrite, cette étude regorge de formules éclairantes qui emportent l’adhésion. Évitant toute critique négative, Véronique Béghain, en avocate compétente, s’attache à métamorphoser en vertus les moindres défauts (univers fictionnel limité, portraits de femmes chargés, structure chaotique des romans qui m’apparaissent plutôt comme des nouvelles artificiellement mises bout à bout, etc.) de l’écrivain un peu négligé aujourd’hui qu’elle s’est chargée de défendre avec brio et rigueur.

Pour citer cet article

Georges-Michel Sarotte, « Véronique Béghain. John Cheever. L’homme qui avait peur de son ombre. », Transatlantica, 2003, State of the Union, [En ligne]. Mis en ligne le 5 avril 2006, référence du 12 mai 2008. URL : http://transatlantica.revues.org/document713.html.

Georges-Michel  Sarotte

Université Paris 10 — Nanterre