Transatlantica

2003 State of the Union

Comptes rendus / Book Reviews

Compte rendu
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André Bleikasten

Marie-Christine Lemardeley. John Steinbeck. L’Eden perdu.

Paris : Belin, 2000. 128 p. 50 F.

Texte intégral

Il y a « un cas Steinbeck ». Dès 1948 Claude-Edmonde Magny, dans L’Age du roman américain, s’interrogeait sur les « limites » de son art et notait dès la première phrase du chapitre qu’elle lui consacrait que « Steinbeck apparaît déjà comme beaucoup moins important dans la littérature américaine qu’il ne pouvait sembler voici quelques années ». Magny ne s’est guère trompée. Un demi-siècle plus tard, Steinbeck continue certes à être lu dans le monde entier, mais son étoile a pâli plus encore que celles de ses contemporains Hemingway et Dos Passos. La voix de Steinbeck est assurément une « voix américaine », mais est-ce bien la voix d’un écrivain majeur ?

Marie-Christine Lemardeley n’esquive pas tout à fait la question, mais préfère parler de « malentendu ». Malentendu entre qui et qui ? Steinbeck et son public ? Steinbeck et ses critiques ? Des malentendus, il y en a certes eu, mais le temps n’est plus où Steinbeck était classé parmi lesc « réalistes prolétariens » et passait pour un « rouge », un dangereux « agitateur d’idées », voire un « idéologue » subversif. Déjà auteur de substantiels commentaires sur Des Souris et des hommes et Les Raisins de la colère, tous deux parus dans la collection « Foliothèque », Marie-Christine Lemardeley nous propose ici une présentation globale de l’oeuvre de Steinbeck qui se veut sans préjugés et s’efforce d’en donner une image aussi juste que possible. L’information est abondante et sûre, et Marie-Christine Lemardeley sait rappeler en peu de mots (le format de l’ouvrage l’obligeait à être économe) ce qui a fait la séduction et la force des meilleurs romans et des plus belles nouvelles de Steinbeck. Mais elle peine un peu à nous convaincre qu’il est un grand écrivain. A vrai dire, l’oeuvre de Steinbeck, ce qui dans sa production mérite vraiment d’être appelé « œuvre », tient en quelques titres : Des Souris et des hommes, La Grande Vallée et surtout Les Raisins de la colère, roman admirable qui n’a rien perdu de son âpre beauté et que Marie-Christine Lemardeley qualifie très justement de « livre-événement ». Après Les Raisins de la colère Steinbeck s’est tant bien que mal survécu : à trente-sept ans, il avait dit tout ce qu’il avait à dire, son aventure d’écrivain était terminée. Or, si Marie-Christine Lemardeley reconnaît volontiers que Steinbeck fut un auteur « inégal » et ne manque pas de relever au passage certaines de ses faiblesses, elle ne procède pas à une véritable évaluation critique et accorde à ses oeuvres tardives — Le Règne éphémère de Pépin IV, Le Voyage avec Charley, La Saison amère — une attention bienveillante qui ne paraît pas de mise pour des textes aussi mineurs. Les Raisins de la colère compte à coup sûr parmi les grands romans américains du vingtième siècle, et Des Souris et des hommes, bien qu’un tantinet daté, vaut toujours le détour. Mais autant l’avouer : dans la carrière de Steinbeck l’état de grâce ne dura guère, ce romancier au coeur tendre n’était pas un coureur de fond.

Pour citer cet article

André Bleikasten, « Marie-Christine Lemardeley. John Steinbeck. L’Eden perdu. », Transatlantica, 2003, State of the Union, [En ligne]. Mis en ligne le 5 avril 2006, référence du 12 mai 2008. URL : http://transatlantica.revues.org/document730.html.

André  Bleikasten

Université Marc Bloch – Strasbourg